Historique

Extrait du catalogue du Musée National des Granges de Port-Royal
par Bernard Dorival Conservateur, Editions des Musées Nationaux, 1963

INTRODUCTION

Le Musée National des Granges de Port‑Royal, consacré à l'évocation de l'histoire du Jansénisme, et inauguré sous sa forme actuelle le 14 juin 1962, est installé dans le bâtiment des « Petites Écoles » élevé en 1651‑1652 par les Solitaires domiciliés dans la ferme voisine des Granges. L'origine des « Petites Écoles » dépend trop étroitement de la présence de ces « Messieurs » aux Granges, et celle‑ci de l'existence de l'abbaye de Port‑Royal, pour qu'il ne soit pas indispensable de retracer d'abord succinctement l'histoire, bien connue, de ce monastère, puis, avec un peu plus de détails, celle, moins étudiée, de cette ferme.

L'abbaye de Port‑Royal fut fondée vers 1204 par Mathilde de Garlande. C'était un couvent de femmes, relevant de l'ordre de Cîteaux, et installé dans le vallon si sauvage du Rhodon que le site s'en appelait originellement Porrois, mot de l'ancien français qui signifiait broussailles,- nous dirions aujourd'hui « maquis ». Traduit en latin, le nom de Porrois devint Portus Regias, qui, retraduit en français, donna Port‑Royal. Le monastère était peu important, destiné à une douzaine de religieuses environ, et eut une histoire obscure jusqu'à la réforme qu'y introduisit en 1609 l'abbesse Angélique Arnauld.

À cette date, une vie fort éloignée de l'idéal cistercien régnait à Port‑Royal où les religieuses, sans mener une existence à proprement parler scandaleuse, ne craignaient pas d'y recevoir et d'y donner des bals. Nommée abbesse en 1602 à 11 ans, Angélique Arnauld, religieuse malgré elle, fut touchée par la grâce en 1609, rétablit la règle de Saint Bernard dans toute son austère rigueur et fit de son abbaye un des principaux foyers du renouveau catholique qui travaillait si puissamment la France au début du XVIIe siècle. Elle y attira maintes religieuses, dont sa sœur Agnès, et, chassée par l'insalubrité des lieux, qui frappait ses filles de paludisme ou de rhumatismes, transporta la communauté à Paris en 1625 : les bâtiments construits alors pour la recevoir se voient encore Boulevard de Port‑Royal, abritant maintenant l'hôpital de la Maternité Baudelocque.

Le rayonnement spirituel de Port‑Royal avait cependant attiré et réuni dans une maison voisine du Port‑Royal de Paris des âmes pieuses, décidées à renoncer au monde pour vivre dans la prière, le travail et la solitude. Ces « Solitaires » quittèrent leur asile parisien en 1638 pour s'installer dans le couvent de Port‑Royal des Champs abandonné par ses occupantes. Ils y demeurèrent jusqu'à ce qu'en 1648 la multiplication des vocations eût obligé la Mère Angélique à scinder sa communauté : une partie resta dans le Port‑Royal de Paris, une partie revint dans celui des Champs rendu moins malsain par les travaux de drainage effectués par ces « Messieurs ». Contraints à quitter leur asile, ceux‑ci en cherchèrent alors un autre, qui fût assez voisin du monastère pour qu'ils en pussent partager la vie religieuse : ainsi firent‑ils élection de la ferme des Granges, propriété de l'abbaye sise sur le plateau dominant le vallon du Rhodon, dans un site d'une beauté émouvante, juste au‑dessus de l'abbaye qu'ils pouvaient gagner par le chemin dit des « Cent Marches ». On le voit encore dans le parc du Musée.
Beaucoup de ténèbres enveloppent l'histoire des Granges. Le nécrologe (perdu) qui évoquait, selon la Gallia Christiana la mémoire de Jeanne II de La Fin, abbesse de Port‑Royal de 1468 à 1513, nous apprenait, en effet, que la dite « noble dame, madame gehanne de La Fin (...) a eu de grandes pauvretés, labeurs et peines (...) pour défendre et garder les droits de l'église et recouvrer les biens et titres de céans qui étaient perdus par le temps des guerres et les Granges d'en haut et toutes les terres de céans... » « Recouvrer », le terme n'est pas ambigu : les Granges avaient déjà appartenu à Port‑Royal, avant que Jeanne de La Fin ne remît la main sur elles. Mais depuis quand ? Il faut ici avouer notre ignorance.
Démissionnaire en 1513, Jeanne II de La Fin fut remplacée sur le trône abbatial par sa nièce, Jeanne III de La Fin, qui occupa cette place jusqu'à sa mort, survenue le 17 mai 1558, et contribua activement à augmenter les terres de son abbaye. Son épitaphe résumée dans la Gallia Christiana, nous apprend, en effet, qu'elle acquit « maximam quoque terrae Grangiarum partem et praedium de Vaumurier ac de Champgarnier cam pratis plurimis ». C'est donc, au plus tard, en 1558, que le vaste domaine des Granges rentra ou entra, dans l'état où il sera au XVIIe siècle, dans les biens du monastère. Elles ne sont alors qu'une exploitation agricole, appelée de ce nom « à cause que c'est en ce lieu que s'amassent tous les grains qui se recueillent sur les terres et qui sont pour la nourriture de l'abbaye », comme l'écrit Pierre Thomas du Fossé, dans ses Mémoires, une métairie ou une ferme que rien ne semble promettre encore à la gloire qu'elle allait acquérir d'ici peu.
Cette gloire, c'est à la venue en 1648 sous son toit des Solitaires qu'elle l'a due. Alors, en effet, la plupart d'entre eux « se retirèrent dans la maison des Granges située au haut de la montagne », ne laissant en bas, auprès du couvent de nouveau occupé, que « deux prêtres, un médecin, un chirurgien, un gentilhomme du Poitou, ainsi que l'illustre Robert Arnauld, seigneur d'Andilly et de Pomponne ». Ils se logèrent en un ancien bâtiment qui hébergeait quelques mois plus tard, si l'on en croit du Fossé, « MM. Arnauld, Le Maître et de Sacy, son frère », ainsi que MM. Bouilly, Deslandres, Hamon, et « celui qui s'était chargé principalement de la conduite de ce grand ménage des Granges, d'où les deux maisons de Paris et de la campagne tiraient le blé et les autres choses qui servaient à leur nourriture », un prêtre, Charles Duchemin, sans compter « plusieurs autres » que du Fossé nous dit « passer sous silence ». Nous les connaissons d'ailleurs. Ce sont Séricourt, Lancelot, Nicole, Pontis, La Rivière, La Petitière, Baudry de Saint‑Gilles d'Asson, qui s'était fait construire au bout du jardin « un petit logis couvert de chaume (...) qu'on appelait gaiement le Palais Saint‑Gilles, comme pour pendant au Petit Pallu », que le médecin Pallu avait fait édifier naguère en bas du vallon, près de l'abbaye ; c'est ce « Palais Saint‑Gilles » qui sert aujourd'hui de conciergerie au Musée. Fort adonnés à la pédagogie, les Solitaires décidèrent, vers la fin de la Seconde Fronde, en 1651‑1652, d'augmenter, grâce aux subsides du duc de Luynes, « d'une manière considérable le logement qui était aux Granges par un fort grand bâtiment que l'on y fit et où l'on reçut un assez grand nombre d'enfants de qualité ». Ce bâtiment nouveau, c'est l'actuel Musée National des Granges de Port‑Royal.
Pourquoi les Solitaires jugèrent‑ils bon de le construire ? Sans être absolument formel, le texte de Pierre Thomas du Fossé semble bien indiquer que ce fut pour y loger les élèves des Petites Écoles. Ballotés de l'abbaye de Port‑Royal des Champs à la maison parisienne du cul‑de‑sac de Saint‑Dominique, faubourg Saint‑Jacques, de cette maison au presbytère de M. Retard, curé de Magny‑l'Essart, de cette cure à la ferme des Granges, d'où la Fronde les fit licencier, les élèves des Petites Écoles avaient besoin d'une demeure tant pour y résider que pour y faire leurs classes. Ce fut sans doute à cet effet que ces Messieurs firent édifier, à côté de la ferme où ils habitaient, la maison qui nous occupe et où une école, capable de recevoir une vingtaine d'élèves, fonctionna de sa construction à la dispersion de 1656. Là, vécut le « petit Racine », cher à M. Le Maître, en compagnie de camarades comme le duc de Chevreuse, Le Nain de Tillemont et du Fossé.
On ne saurait donc trop s'élever contre la légende, dont nous essaierons de suivre plus loin la formation, qui veut que cette bâtisse ait été originellement le logis des Solitaires. Bien loin d'y demeurer, nos ermites continuèrent à habiter, tout à côté, la ferme. Ce fut là que Pascal logea à plusieurs reprises et entendit, en janvier 1656, le Grand Arnauld lire aux autres Solitaires le traité qu'il préparait pour sa défense et dont l'échec auprès de cet auditoire, prévenu pourtant favorablement, le poussa à demander au jeune et illustre savant, rompu aux usages du monde, de prendre à son tour la plume : ce qu'il fit pour rédiger la Première Provinciale. Les Granges avaient alors vécu leur plus grande journée, avec celle où, au cours d'une première retraite, le même Pascal y avait, en 1655, composé son sublime Mystère de Jésus.

Tout cet ensemble de bâtiments où les Solitaires voisinaient avec leurs élèves et le personnel de l'exploitation agricole se dépeupla provisoirement en 1656, et, de façon presque complète, quelques années plus tard. Le 20 mars 1656, le lieutenant civil Daubray, venu de par le Roi pour signifier aux occupants des Granges de vider immédiatement les lieux, les trouva désertés d'avance par tous, à l'exception de Duchemin et de Bouilly qui le jouèrent de la plus belle façon. L'orage passé, quelques Solitaires et quelques élèves regagnèrent le domicile, et il ne faut certainement pas attacher un crédit aveugle aux affirmations du même Daubray qui, revenu aux Granges en mai 1660, constata qu'elles étaient abandonnées depuis quatre ans, sauf de M. Charles (M. Duchemin) qui les lui fit visiter. Prévenus sans doute de sa descente, ces Messieurs avaient vraisemblablement déjà pris la fuite. Mais, cette fois, ce fut de façon presque définitive. Fermiers autant qu'ermites, Duchemin et Bouilly s'y maintiennent seuls, avec La Rivière qui passait son temps dans les bois « où il se plaisait à prier lire et à méditer ».

Profitons donc de la solitude des Granges pour y faire une visite, que nous rendent possibles quelques documents iconographiques et quelques textes contemporains.

De ces documents, les principaux sont trois portraits, deux de la Mère Angélique et le troisième de la Mère Angélique et de la Mère Agnès. Le premier, peint par Philippe de Champaigne en 1654 et conservé aujourd'hui au Musée du Louvre a servi de modèle à la double effigie des Mères Angélique et Agnès, et ce double portrait, postérieur à 1662, fut à son tour la source de l'auteur d'une image de la Mère Angélique, qui fait partie de la collection du Dr Jodin. Or, ces trois peintures laissent voir, dans leur fond, le paysage de l'abbaye de Port‑Royal des Champs et des Granges. Les Granges y apparaissent au‑dessus de l'abbaye, dominant le coteau dont le flanc est occupé par leur domaine bien clos de murs - des murs qui descendent jusqu'aux portes mêmes du monastère : proximité que nous confirme le Plan de l'Abbaye de Port‑Royal des Champs à vue d'oiseau de Le Comte. Longée à gauche, du côté de l'Occident, par un sentier sableux et fort en pente, cette muraille l'est, sur sa droite, du côté de l'Orient, par un chemin plus large, celui qui conduisait de Chevreuse à Versailles et qui existe encore aujourd'hui, à l'ouest de la route D. 91. A l'endroit où il atteint le sommet du plateau, un groupe de deux maisons se dresse, à l'extrémité droite des paysages qui nous occupent ; peut‑être faut‑il voir dans l'une l'état ancien d'un pavillon qui monte encore aujourd'hui la garde le long de ce vieux chemin, au point où, précisément, il rejoint actuellement la D. 91, et que son propriétaire a baptisé du nom de la Chambourne. Cette longue muraille enferme une propriété qui, dans le tableau du Louvre, est occupée par des bois et des prés, tandis que, dans ceux des collections BourbonBusset et Jodin, elle l'est par une vigne, la vigne que planta M. Bouilly, et qu'il convient de ne pas confondre avec une autre vigne, dont il s'occupait dès 1649, au dire de Pierre Thomas du Fossé le représentant en train de faire alors « son occupation de prendre soin des jardins potagers d'en haut et de la vigne qui y est jointe ». À l'intérieur de ce vaste enclos, un autre enclos se découpe, de petites dimensions celui‑ci, presque au sommet de la pente, et comprenant un potager à l'angle nord‑est duquel un pavillon très modeste s'élève, fait d'un rez‑de‑chaussée et d'un grenier seulement. À gauche, à l'ouest de cet humble logis, enveloppée d'arbres, une maison, qui nous montre son côté seulement, découpe, au‑dessus de ses trois étages blancs et roses, son toit aigu de tuiles brunes et ses hautes cheminées. Nous y reconnaissons sans peine l'édifice élevé en 1651‑1652, celui des Petites Écoles, ou, pour parler comme au XVIIIe siècle, du « Château des Granges ». Ce bâtiment nous cache une autre bâtisse que les textes nous font connaître : la demeure des Solitaires, ou, ainsi que l'appelaient des baux de 1613 et de 1633, le « corps de logis » ou les « maisons manables » de la ferme des Granges, que l'acte d'adjudication du 3 mars 1791 qualifiera de « second corps de logis composé d'une cuisine et salle par bas avec chambres et greniers au‑dessus ». De cette ferme des Granges, aucun élément ne se discerne dans les paysages que nous interrogeons. Seuls, au‑delà du « Château des Granges » des bois s'étendent, coupés de friches.
Si ces trois peintures nous renseignent convenablement sur le site et sur les jardins des Granges, et nous donnent des indications sur l'extérieur du bâtiment qu'elles ne nous montrent malheureusement pas de face, mais seulement par le côté, elles ne nous apprennent rien en revanche sur les dispositions intérieures. Le recours s'impose donc à d'autres sources, écrites celles‑ci, parmi lesquelles la plus précieuse est un texte publié pour la première fois, à notre connaissance, dans les Mémoires sur la destruction de l'abbaye de Port‑Royal des Champs parus en 1711 sans indication ni de lieu ni d'auteur. Celui‑ci que nous savons être M. Fouillou, et qui n'a guère fait que réunir en un volume divers écrits dus à d'autres plumes, a inséré de la page 202 à la page 224 une description de l'abbaye de Port‑Royal des Champs complétée par une description des Granges. Postérieur, ainsi qu'il ressort du texte, à la destruction en 1682 du château de Vaumurier, mais antérieur aux événements de 1711, ce texte, d'autant plus intéressant qu'il est plus précis, nous conduit d'abord de l'abbaye à la « Petite Porte du Friche » percée dans le mur des Granges et à droite de laquelle s'élève l'édifice de 1651‑1652. C'est, lisons‑nous, « un grand batiment composé de deux grandes salles qui ont vue sur la cour et sur un grand jardin, d'un premier étage qui a quatre grandes chambres, d'un second de même, et au‑dessus sont les greniers ». Ce texte laconique s'amplifie sous la plume de Dom Clémencet et se charge d'erreurs : « Les Solitaires », déclare‑t‑il, « avaient partagé ces grandes salles en plusieurs petites chambres pour se loger ». En contradiction avec la description reproduite par Fouillou et, semble‑t‑il aussi, avec la nature originelle de la bâtisse, une école, cette indication est la première à affirmer - en 1755 - que la maison de 1651‑1652 a servi de domicile aux Solitaires. Aussi peut‑on se demander si, antidatant des remaniements postérieurs au texte cité par Fouillou et peut-être même à 1711, Clémencet n'a pas induit de l'état des lieux en 1755 que ces pièces ainsi divisées avaient dû être des cellules, les cellules de ces Messieurs, et n'en a pas été conduit, du coup, à faire de l'édifice le logis - qu'il ne fut jamais - des Solitaires. Mais écoutons‑le encore qui nous dit : « Cette distribution subsiste aujourd'hui en partie ; mais ce qui avait servi de retraite à tant de saints ne sert aujourd'hui qu'à serrer les grains et les fruits du fermier. On a aussi détruit les appartements ou cellules que quelques‑uns avaient fait construire autour de la cour ». Car ce texte n'a pas seulement l'intérêt de nous décrire l'état de cette demeure au milieu du XVIIIe siècle, mais de nous faire toucher aussi du doigt une nouvelle inexactitude de son auteur, qui, dans une intention facile à comprendre, invente la destruction d'appartements ou cellules qui n'existèrent jamais autour d'une cour qui n'en comportait pas. Le seul logis élevé pour un de ces Messieurs, le Palais Saint‑Gilles, était et est toujours au bout du jardin, à une distance assez grande de la maison qui nous occupe. Les erreurs de Dom Clémencet furent répétées et aggravées par l'auteur du Manuel des Pèlerins de Port‑Royal publié « au désert » en 1757, dont la troisième partie, Stations du Pèlerinage, contient à la page 42, dans la description qu'elle donne des Granges, le texte qui suit : « On voit à droite en y entrant (dans la ferme) un grand bâtiment composé de deux grandes salles. Les Solitaires avaient partagé ces salles en petites chambres pour se loger. Cette distribution subsiste encore aujourd'hui en partie et surtout la chambre du grand Arnauld ; mais ce qui avait servi autrefois de retrait à tant de saints ne sert aujourd'hui qu'à serrer les grains et les fruits du fermier. On a aussi détruit les appartements ou cellules que quelques‑uns des Solitaires avaient fait construire autour de la cour ».
Passée la « Petite Porte du Friche », que jouxtait, à main droite, la construction de 1651‑1652, pénétrons, avec l'auteur de la Description de Port‑Royal reproduite par Fouillou, dans la cour des Granges, une « grande cour pavée qui contient environ trois arpents hors d'oeuvre ». Le côté droit en est bordé, aussitôt après le bâtiment de 1651‑1652, par la vieille maison des Solitaires « consistant en une grande cuisine, un fournil, une dépense, au premier étage deux chambres, un cabinet, et trois autres chambres ; au‑dessus trois autres dont deux sont à cheminée ». Venaient, ensuite, toujours sur la droite, du côté regardant l'est, la porte du jardin avec la maison contiguë du jardinier, la laiterie et la volière, ainsi que la « Porte de la Mare » et « Ia grange à avoine contenant trois travées ». Suivaient, au nord, « deux écuries (...) deux étables pour y mettre quarante vaches, deux bergeries pour quatre cents bêtes à laine, et, tout le long de ces étables et écuries, des greniers pour y serrer pailles », ainsi que, plus loin, la « Porte des Champs ». À l'ouest se dressaient des bâtiments contenant la cuisine et les chambres des domestiques, la charronnerie, la tonnellerie, la grange à foin. Enfin, sur la face qui regarde le sud et que coupaient la « Porte du Grand Friche », et la « Petite Porte du Friche », s'alignaient les pressoirs, la foulerie surmontée par le poulailler, la grande grange à blé sous laquelle s'étendaient les caves, la grande remise pour les charrettes, à gauche de laquelle l'on retrouvait la porte par laquelle on était entré. Au milieu de la cour, enfin, se creusait un  « grand puits couvert, étant aux sources de vingt‑sept toises de profondeur, avec une machine composée par feu M. Pascal, par le moyen de laquelle un garçon de douze ans peut monter et descendre en même temps deux seaux qui tiennent chacun neuf seaux ordinaires, I'un étant plein et l'autre vide. C'était, on le voit, une belle ferme, bien équipée, digne du vaste domaine de « 360 arpents de terre labourable en une seule pièce », dont les religieuses de Port‑Royal tiraient le plus clair de leurs ressources.
Mais à la vocation agricole des Granges s'en était ajoutée, depuis 1648, on l'a déjà vu, une autre, qui, contrariée par la persécution depuis 1656 et, surtout, 1660, devait connaître un nouvel épanouissement, mais beaucoup moins brillant, au lendemain de la Paix de l'Église de 1669 : quelques Solitaires en retrouvent alors le chemin.
De ces nouveaux pensionnaires des Granges, le principal est Pontchâteau. Il les connaissait de longue date pour y être venu dès avant 1660 et y être même revenu, parfois, entre 1660 et 1669, afin d'y regarder de là « la Communauté qui faisait en ce temps‑là tous les jours des processions dans le jardin, en disant le Psautier », ainsi que l'écrit la sœur Le Fréron citée par Sainte‑Beuve. La Paix de l'Église lui permit de réaliser son vieux rêve et de s'installer le 6 mars 1669 aux Granges ; mais ce ne fut ni dans la vieille résidence de ces Messieurs ni dans la construction de 1651‑1652 ; ce fut dans un pavillon que l'auteur de sa Vie, M. de Beaubrun, sans doute, nous décrit comme « une petite maison qui est bâtie sur la montagne des Granges, auprès de la ferme qui est de la juridiction de Port‑Royal des Champs (... ). Cette petite maison des Granges (... ) n'était composée que d'une grande chambre accompagnée d'un palier pour y entrer et d'un petit escalier pour monter au grenier qui était au‑dessus ; la chambre était tapissée d'une simple natte et l'on y avait fait un retranchement pour faire un petit cabinet à cette maison. On y avait joint un petit jardin pour descendre à l'abbaye. Ce logis si modeste, dont il ne semble pas que Pontchâteau l'ait fait construire, sans doute pouvons‑nous l'identifier avec le Palais Saint‑Gilles, dont le premier occupant, intime ami du nouveau Solitaire et locataire, avec lui et avec Sainte‑Marthe, d'un domicile Faubourg Saint‑Antoine avant 1669, avait pu lui vanter les charmes et lui donner l'idée de faire sa résidence.

Cependant, Charles Duchemin continuait à s'occuper de la ferme où un autre Solitaire, épris des tâches les plus humbles Gibron, s'était fait le domestique des domestiques des religieuses, qu'il servit de 1675 à 1677, année de sa mort. Et cette année est celle aussi où Pontchâteau dut abandonner « sa chère solitude des Granges », et où se consomma, deux ans avant la fin de la Paix de l'Église, leur abandon par leurs ermites, ce qui leur vaudra d'échapper à la destruction de Port‑Royal des Champs en 1711. Propriété de Port‑Royal de Paris qui les louait en 1784 pour la somme coquette de 4.400 livres, elles partagent, sous la Révolution, le sort des biens ecclésiastiques en général, et celui de l'abbaye, en particulier, à laquelle elles appartenaient ; elles furent mises en vente le 15 février 1791 et adjugées le 3 mars pour la somme de 210.000 livres à M. Étienne Venard, administrateur du district de Versailles. Une nouvelle page, ainsi, se tournait dans leur histoire.

Tandis que les ruines de l'Abbaye, et les deux seuls bâtiments de la vallée qui aient échappé à la rage destructrice des démolisseurs de 1711, le colombier et le logis des serviteurs, devenu, dès le XVIIIe siècle, une ferme, étaient rachetés par un janséniste fervent, M. Silvy, et devenaient après sa mort, propriété de la Société de Port‑Royal, le domaine des Granges passait, au cours du XIXe siècle, par diverses mains, celles, en particulier, de M. Goupil, qui apporta au bâtiment des Petites Écoles diverses altérations. La plus grave fut la construction sur son flanc Sud, d'une aile élevée, en 1897, par l'architecte Ruprich Robert, qui enveloppa dans la bâtisse nouvelle la dernière travée sud de l'édifice de 1651‑1652. C'était détruire irrémédiablement l'équilibre de sa façade, que compromirent également la modification de la porte centrale, la transformation de deux fenêtres en portes et la construction dans les combles de trois lucarnes d'un style fort différent de celui de celles qui y existaient déjà et dont il reste quatre spécimens. C'était également transformer en façade principale la façade est qui donnait sur le potager et interdire l'accès de celle de l'ouest qui, en prolongement du bâtiment d'habitation de la ferme des Granges, avait été jusqu'alors celle qui accueillait d'abord les visiteurs. D'autres modifications furent apportées aux dispositions intérieures, consommant la légende qui voulait déjà que telle pièce eût été la cellule de tel solitaire, masquant sous des boiseries et des plâtres modernes les murs anciens et les plafonds à solives originels, transformant l'escalier, changeant le niveau des sols et les dimensions de certaines fenêtres.
Un nouveau fait allait encore aggraver cette altération des lieux : ce fut en 1925 la vente, en deux lots séparés, de la ferme des Granges, de ses dépendances et de ses terres, d'une part, et, de l'autre, des ex‑Petites Écoles flanquées du bâtiment de 1897 et de leur parc. Le premier lot fut acquis par un propriétaire parisien et le second par M. Ribardière, directeur du journal l’Intransigeant. En 1952, sa veuve le vendit à l'État, qui décida d'en faire un Musée du Jansénisme.
Pour apprendre au public le chemin du nouveau Musée, des expositions y furent organisées, avec un succès croissant, en 1955, 1956 et 1957. On put ainsi y voir successivement des manifestations consacrées à Racine et Port‑Royal, Pascal et les Provinciales, Philippe de Champaigne et Port‑Royal. Ainsi s'affirmait le devoir pour l'État de rendre ce Musée digne de ses visiteurs de plus en plus nombreux et de son grand objet, toujours fascinant, ainsi que celui de préserver d'une ruine imminente le bâtiment de 1651‑52, de le remettre autant que possible dans son état originel, et d'y ménager une exposition des collections qui en assurât la conservation et en rendît la présentation parlante. Une campagne de travaux fut donc entreprise, de 1958 à 1962, sous la direction de M. Eugène Delauney, architecte des bâtiments de France.

Il fallut d'abord préserver les collections de l'humidité qui sévit, on le sait, dans la région de Port‑Royal. Le chauffage central fut donc installé. Mais il ne suffisait pas de chauffer les Petites Écoles. Ici, telles poutres pourries des plafonds ne soutenaient plus les sols de l'étage supérieur ; tout en conservant pieusement ces poutres pour garder aux lieux leur physionomie primitive, il fallut les armer à l'intérieur avec les barres métalliques qui assurent désormais la stabilité de l'édifice, sans que son aspect ait à en souffrir. Là, les différentes salles ne présentaient plus leur aspect du XVlle siècle ; il fallut le leur restituer, en résolvant maints délicats problèmes.
Le premier était de rendre à ces salles leurs proportions. On dut, à cet effet, abattre les cloisons qui les avaient divisées et même acheter en 1961 une petite pièce qui, partie intégrante de la salle Nord des Petites Écoles au rez‑de‑chaussée, avait été, absurdement, comprise dans la ferme des Granges, lors du partage des deux maisons en 1925 et de l'acquisition de la première par M. Ribardière. Ainsi furent restituées, sauf du côté Nord du Ier étage, les « grandes salles » et les « grandes chambres » dont parlait Fouillou.
Mais d'autres remaniements avaient malheureusement été apportés au cours des siècles dans ces salles ; il convenait d'y remédier. Des sondages effectués dès 1956 avaient révélé l'existence, sous les plâtres du XIXe siècle, des plafonds à solives de 1651‑52. Il fut donc aisé de retrouver ceux‑ci sous ceux‑là. Sous les planchers récents, on retrouva aussi quelques spécimens du dallage initial à son niveau primitif. Respectant ce niveau, on rendit aux pièces leur sol carrelé, en faisant copier les carreaux anciens. Ce fut, de même, sur des modèles anciens, que furent copiées portes et fenêtres.

[...] S'il y avait, à cet effet, des cloisons à démolir, il y avait aussi des mythes à extirper. Le premier, dont découlaient les autres, était celui selon lequel le bâtiment, dans lequel est installé présentement le Musée, aurait été le logement des Solitaires : conte que ruine le témoignage, fort explicite, de Fouillou, et contre lequel s'insurgeait le grand connaisseur du Jansénisme qu'était Augustin Gazier, lorsque, dans son album Port‑Royal au XVIIe siècle, publié à Paris en 1909, il reproduisait, à la planche 28, l'actuel édifice du Musée avec la mention « Bâtiment des Petites Écoles », Mais déjà avait pris racine la légende qui voulait, dès le XVIIIe siècle, que les Solitaires y eussent habité, et qui allait jusqu'à désigner telles pièces constituées au XVIIIe siècle ou même au XIXe siècle comme « cellule de M. Lemaître », « cellule de M. Hamon », « cellule de M. de Saci », etc. On montrait même la « bibliothèque des Solitaires », leur « cuisine » (une « cuisine » dont la cheminée datait du XIXe siècle) et la « cellule de Pascal » - qui ne fut jamais un Solitaire - ainsi que sa bibliothèque, riche en particulier de la collection complète des Nouvelles Ecclésiastiques... publiées de 1728 à 1803. Bien entendu, nous n'ignorons pas que certains visiteurs regretteront que, de l'actuel Musée, on ait banni ces fantaisies, tant la légende séduit toujours davantage que l'histoire.
D'autant qu'aucune concession n'a été faite, dans la présentation de nos collections, à ce goût du public à qui rien ne plaît tant aujourd'hui qu'une muséographie soucieuse de rivaliser soit avec les « reconstitutions » du Musée Grévin, soit avec les étalages du Faubourg Saint‑Honoré. Nous souvenant de l'amour des gens de Port‑Royal pour la vérité (Pascal ne parlait‑il pas dans son brouillon pour une 19e Provinciale de « Ia plus grande des vertus chrétiennes qui est l'amour de la vérité ») et nous gardant bien d'oublier leur culte de la pauvreté, nous avons voulu réaliser une présentation vraie et pauvre. Foin de ces faux marbres, de ces tissus somptueux ou paraissant l'être, de ces cadres sculptés et dorés ! Les textes de l'époque ne nous fournissant aucune indication sur le revêtement des murs des Petites Écoles, nous nous sommes cru en droit de présumer qu'ils devaient être comme ceux des deux Port-Royal, que nous connaissons par divers tableaux de Philippe de Champaigne,- son Portrait de la Mère Angélique de 1654 et son Ex‑Voto de 1662 en particulier. Aussi ont‑ils été simplement blanchis à la chaux : fond qui présentait, en outre, I'avantage de convenir fort bien aux gravures, qui constituent la majeure partie des pièces accrochées, et que nous avons fait toutes encadrer de la même façon : un simple verre les protège, maintenu en place par des pinces métalliques. C'est la même sobriété que nous avons recherchée pour les vitrines, exécutées avec autant de compétence que de dévouement par l'atelier de menuiserie des Musées Nationaux animé par M. Thévenard. Soumises à un module imposé par l'écartement des fenêtres distantes de 1 m., elles se composent de pieds et d'une table de chêne clair laissé à l'état naturel, le cube qui les coiffe étant de verre assemblé sans l'intervention d'aucun matériau. À l'exception de deux d'entre elles, consacrées à Pascal et qui nous ont paru mériter, à ce titre, un traitement particulier - limité à la présence d'un fond de velours noir et à des dimensions spéciales commandées par la salle où elles devaient prendre place - toutes ces vitrines sont semblables, comme sont semblables tous les encadrements de toutes les estampes : pareille monotonie, génératrice de rigueur, voire de sévérité, nous a semblé être de mise à quelques pas des ruines de Port‑Royal des Champs.

Si beaucoup, nous l'espérons du moins, a été fait dans ce Musée, il reste encore à faire davantage, nous ne nous le dissimulons pas. D'abord, les collections doivent et devront toujours être enrichies. Les lieux, ensuite, demandent encore de nombreuses restaurations, et, au premier chef, celle de la façade. Sur son côté tourné vers le levant, il faudra la débarrasser des gouttières et des mansardes dont l'a doté le XIXe siècle, ces dernières devant être refaites conformément au modèle des lucarnes anciennes. Sur celui qui regarde l'Ouest, une adjonction du XIXe siècle aux combles devra être supprimée, afin de rendre à ceux‑ci, dont il conviendra de vérifier l'étanchéité, leur apparence primitive. Il sera, en outre, nécessaire de redonner au potager un aspect soigné, afin de permettre au public d'accéder, depuis la porte d'entrée jusqu'au musée, en le traversant : il a ses titres de noblesse, puisque c'est celui où M. d'Andilly cultivait ses poires et ses pavies dont il était si fier qu'il les envoyait à la Reine,- dans l'espoir, illusoire, de l'amener à de meilleurs sentiments à l'égard de Port‑Royal. A l'entrée du domaine, le pavillon qui sert de conciergerie a ses droits aussi à une restauration : n'est‑il pas le « palais Saint‑Gilles » ? Le parc, enfin, qui se dégrade, devra faire l'objet de soins vigilants, en particulier ce chemin dit des « Cent Marches » que ces Messieurs montaient et descendaient pour aller de l'abbaye à leur logement des Granges, ainsi que les élèves des Petites Écoles et ceux qui venaient faire retraite aux Granges. Racine a sans doute croisé là Pascal... Peut‑être même la liaison pourra‑t‑elle être établie entre les Petites Écoles et les ruines de l'abbaye.
Osons même rêver qu'un jour la ferme des Granges entrera dans notre patrimoine national et que le public pourra y contempler l'admirable grange et la maison, toute remaniée qu'elle soit, où logèrent ces « Messieurs » et où Pascal écrivit le Mystère de Jésus et la première des Provinciales. Ainsi le visiteur se heurtera à l'ombre de Pascal comme il le fait, d'ores et déjà, à celle de Racine, dans les Petites Écoles ; et si la rencontre de l'un n'est certes pas inutile à notre époque, de quelle bienfaisance ne serait pas celle de l'autre ! Plus que jamais la leçon de Port‑Royal semble, en effet, indispensable à méditer, de notre temps.