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Les origines de la première Provinciale : l’affaire Liancourt, début 1655

Sur Roger du Plessis, duc de Liancourt (Paris ?, 1598 - Paris, 1er août 1674), voir la notice du Dictionnaire de Port-Royal, p. 674 sq. Né en 1598, Roger du Plessis est le fils de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt en Beauvaisis, et d’Antoinette de Pons. Roger est un compagnon de jeux du futur Louis XIII. Jeune homme, il se lie avec de jeunes libertins; Théophile de Viau lui dédie l’ode intitulée Contre l’hyver.  En janvier 1620, Roger épouse Jeanne de Schomberg (1600 - 14 juin 1674, voir le Dictionnaire de Port-Royal.) . Le 20 octobre 1620, disparaît le père de Roger, qui sera désormais marquis de Liancourt, de Montfort-le-Rotrou, comte de Beaumont, baron de Gallardon, seigneur de Fontrailles et propriétaire des terres de La Chesnière en Vendômois et de La Ferrière en Touraine. Fin 1620, Jeanne de Schomberg donne naissance à son unique enfant, Henri-Roger. M. de Liancourt ne quitte plus guère Louis XIII, Tandis que Pierre Corneille dédie sa Mélite  à Roger du Plessis, plusieurs écrivains et hommes de lettres, mais aussi des ecclésiastiques comme Amable de Bourzeis, se rencontrent rue de Seine ou au château de Liancourt.

En octobre 1638  Jeanne de Schomberg est gravement malade. Sous l’influence du jésuite César-François d’Haraucourt, qui le dirige, lui et sa femme, Liancourt connaît une conversion progressive. Il rend visite à l’abbé de Saint-Cyran emprisonné, qui demande à Antoine Singlin de s’occuper de sa direction spirituelle. Il multiplie ses relations avec des amis de Port-Royal : Robert Arnauld d’Andilly, le maréchal de Schomberg, Antoine Arnauld, dont il apprécie la Fréquente Communion (1643), le P. Toussaint Desmares, que M. et Mme de Liancourt accueilleront dans leurs demeures pendant de longues années, Léon Bouthillier, comte de Chavigny, secrétaire d’Etat. Membre de la Compagnie du Saint-Sacrement dès 1645, Roger du Plessis visite Port-Royal des Champs le 9 mars 1647. Liancourt reçoit Antoine-Roger de Bridieu, Le Maistre de Sacy son confesseur, Jean Deslyons, Pascal ou Bourzeis. Il loge à l’Hôtel de Liancourt l’abbé de Bourzeis ; voir comment RAPIN René, Mémoires, éd. Aubineau, t. 1, p. 97, rapporte comment Bourzeis entre à l’hôtel de Liancourt, par l’entremise de Gomberville. Voir aussi II, p. 300 sq. Liancourt est aussi ami de Toussaint Desmares, et pour renfort de potage, sa petite-fille est élevée à Port-Royal. Ce sera l’occasion de l’affaire Picoté, qui engendrera à terme la campagne des Provinciales (voir ci-dessous). Il prend comme intendant en 1648 Pierre de Carcavy, qui introduit un jour son ami Blaise Pascal à l’hôtel de la rue de Seine.

Roger du Plessis et Jeanne de Schomberg apportent leur aide aux tentatives de négociation entre les amis de Port-Royal et le jésuite Jean Ferrier à l’hôtel de Liancourt en 1663. Créé duc de La Rocheguyon par Louis XIII, le marquis de Liancourt attend 1663 pour prendre sa place au Parlement comme duc et pair. Premier marguillier de la paroisse Saint-Sulpice du 20 août 1651 au 8 septembre 1654, au lendemain de la condamnation des Cinq Propositions en 1653, il se montre modéré. Jeanne de Schomberg s’éteint le 14 juin à Paris : son corps est inhumé à Liancourt. M. de Liancourt se rend avec Sacy le 8 juillet suivant à l’abbaye de Port-Royal des Champs pour assister aux célébrations en souvenir de sa femme les 9 et 10 juillet. Il rejoint son hôtel parisien alors qu’il est déjà malade. Roger du Plessis meurt à Paris le 1er août.

LESAULNIER Jean, “Les Liancourt, leur hôtel et leurs hôtes (1631-1674)”, in Images de La Rochefoucauld, P.U.F., Paris, 1984, p.167-200.

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Le groupe de Saint Sulpice et l’affaire Liancourt

           

            ARNAULD, Antoine, Œuvres XVI, p. XXXI sq. et t. XIX, p. XXXVII sq.  L’affaire Picoté.

            GAZIER Augustin, Histoire générale du mouvement janséniste, I, p. 99 sq.

            MESNARD Jean, Pascal et les Roannez, index.

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L’église de Saint-Sulpice

 

L’irritation des prêtres de la paroisse de Saint-Sulpice à l’égard de Liancourt se déchaîne quand il refuse d’obtempérer aux ordres d’un vicaire, Charles Picoté, qui, le 1er février 1655, refuse de lui accorder l’absolution tant qu’il n’a pas retiré sa petite-fille Jeanne-Charlotte de l’abbaye de Port-Royal, renvoyé Amable de Bourzeis, et renoncé à soutenir le P. Desmares. Mais Liancourt ne veut pas rompre avec Port-Royal. Voir JOVY Ernest, Études pascaliennes, IX, Le Journal de M. de Saint-Gilles, p. 7. “Le 1er  février, veille de la Chandeleur, il fut à sa paroisse de Saint-Sulpice au faubourg Saint-Germain, et se confessa à un prêtre de là, nommé M. Picoté, son confesseur ordinaire, qui l’ayant ouï ne lui voulut donner l’absolution qu’il ne lui promit trois choses ; la première, de ne plus avoir chez lui M. l’abbé de Bourzeis (homme reconnu de doctrine et de piété) ; la deuxième, de retirer sa petite fille et unique héritière du monastère de Port-Royal où elle est en pension ; et la troisième, de ne plus fréquenter du tout les personnes de ce lieu de Port-Royal comme étant dangereuses et déclarées hérétiques. On a su certainement que cet ordre était prémédité et venu de M. le Curé, ensuite du complot qui avait été fait entre ses amis et lui de refuser à ce seigneur de très rare piété l’absolution et la communion ; afin qu’un tel commencement donnât lieu d’excommunier désormais tous ceux qu’ils appellent Jansénistes, ne le pouvait faire autrement, après tous leurs essais. M. de Liancourt ayant déclaré à ce confesseur qu’il n’avait aucuns sentiments particuliers touchant la foi et qui ne fussent très conformes à la Constitution du Pape Innocent X touchant les cinq propositions, il ne lui voulut promettre les choses ci-dessus ; et ce confesseur lui  ayant demandé quelques jours pour voir ce qu’il aurait à faire, M. de Liancourt s’en alla. Quelques jours après, il pria M. Vincent d’aller trouver M. le curé de Saint-Sulpice. M. Vincent se plaignit à lui de ce procédé, que M. le Curé approuva, etc. M. de Liancourt se pourvut ensuite vers M. de Metz, abbé de Saint-Germain des Prés, qui a tous les droit épiscopaux en cette paroisse, et s’adressa pour cela au Prieur de Saint-Germain, son grand-Vicaire, qui lui dit qu’il pouvait communier dans l’église de cette Abbaye, ce qu’il fit. Cependant M. le curé de Saint-Sulpice assembla des docteurs, qui furent M. Morel, M. Charton, pénitencier, M. de Breda, curé de Saint-André et M. Grandin, syndic et professeur en Sorbonne, pour consulter le procédé de son prêtre, et ce que lui, curé, avait à faire pour la communion. Ce dernier docteur seul fut de son avis, qu’on avait bien fait de refuser l’absolution et qu’on devait aussi refuser la communion. Sur cela M. le curé publia ce qui s’était passé et dit à Madame de Liancourt (de qui on le sait) que M. de Liancourt ne se présentât pas à la communion, qu’il ne savait pas ce qu’il ferait, et qu’on ne le réduise pas à cette extrémité, et disait partout qu’il avait consulté des docteurs, et qu’on ne faisait point de doute que son prêtre n’eût bien fait, et qu’on devait aussi refuser la communion, laissant inférer de là aisément qu’on devait tenir tous les Jansénistes pour excommuniés.” Note du manuscrit : “Mme de Liancourt a parlé à ces quatre docteurs qui lui ont dit, le premier et le deuxième, qu’on leur avait déguisé l’affaire ; le troisième, qu’il avait désapprouvé ce qu’on avait fait, et le quatrième, qu’on avait bien fait, etc. Il se peut que les trois premiers eussent été de même avis auparavant, et qu’ils s’en soient dédits de la sorte”.

Liancourt : “il (sc. M. Picoté) me répondit qu’il ne me pouvait donner l’absolution, qu’il en avait trop de scrupules, et qu’il en conférerait pour prendre avis là-dessus” (Mémoires de Beaubrun, II, f° 301-303 ; RAPIN, Mémoires, II, p. 515).

Le duc a donc pris avis de M. Vincent ; l’affaire sort du secret de la confession et devient peu à peu quasi publique. Le duc demande ce qui se passera s’il vient communier ; Picoté est gêné ; on cherche à dissuader Liancourt de le mettre dans un mauvais cas, à présent que le refus d’absolution est public.

Voir une défense du groupe de Saint-Sulpice dans GRES-GAYER Jacques M., Le jansénisme en Sorbonne, 1643-1656, p. 142 sq., qui pense que Picoté n’est pas un tyran spirituel borné, et qu’il accomplit ce qui est pour lui un devoir de conscience. Selon Gres-Gayer, c’est le duc qui a posé au curé de Saint-Sulpice, A. Le Ragois de Bretonvilliers, la question “comment il en userait pour la communion s’il s’y présentait” ; si provocation il y a eu, elle ne viendrait pas de Saint-Sulpice, mais du milieu des amis du duc. Après avoir pris de nouveaux avis autorisés, Bretonvilliers cherche à dissuader Liancourt de se présenter à la sainte table, et cherche à lui faire comprendre le fondement de cette difficulté pour l’engager à la discrétion. Mais l’affaire s’ébruite. Différence avec les récits ordinaires de cet épisode : p. 143.

Voir Provinciale XVII, éd. Cognet, p. 336 : il semblerait que les prêtres de Saint-Sulpice aient révisé leur position à l’égard du duc de Liancourt ; mais on n’en a pas d’indice concret.

L’affaire Arnauld en Sorbonne

            …

La stratégie des ennemis d’Arnauld, vue par les augustiniens

BEAUBRUN, Mémoires, GRES-GAYER Jacques M., En Sorbonne. Autour des Provinciales, Paris, Klincksieck, 1997, p. 312 sq. Explication par le docteur Haslé de la manière dont les ennemis d’Arnauld ont cherché à opprimer la vérité dans l’affaire de la censure. Premier point : ils cherchet à renverser la doctrine de saint Augustin et à établir le miolinisme. Deuxième point, p. 313 : ils font comme si Arbnauld n’avait aucune raison de douter si les propositions sont dans jansénius, alors qu’il en a de très solides.

La tactique des jansénistes, vue par les ennemis de Port-Royal

RAPIN René, Mémoires, Livre X, éd. Aubineau, t. 2, p. 300 sq. Le poids et le sérieux de la censure pousse les gens de Port-Royal à croire « qu'il serait plus aisé d'affaiblir la force par la raillerie que d'entreprendre de combattre de droit fil, par la raison » ; car « comme il y a des libertins partout, on met toujours les rieurs et le plus grand nombre de son côté quand on raille la religion » : p. 353. Arnauld (que Rapin prend pour l’auteur des premières Provinciales) s'efforce de ridiculiser les débats : « il entreprit de se moquer dans le public par des écrits satiriques de ce qui venait de se régler contre lui » : p. 354. Il accuse les jésuites d'un grand relâchement moral. “Il s'avisa d'écrire une lettre à ses amis pour se moquer du jugement qu'on allait faire de lui dans la Sorbonne” : p. 356.

DANIEL Gabriel, Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, p. 15 sq.