P 2 : Transcription moderne

Seconde Lettre

Écrite à un Provincial par un de ses Amis.

 

De Paris ce 29 Février 1656.

 

 

Monsieur,

 

Comme je fermais la lettre que je vous ai écrite, je fus visité par Monsieur N. notre ancien ami, le plus heureusement du monde pour ma curiosité ; car il est très informé des questions du temps, et il sait parfaitement le secret des jésuites, chez qui il est toute à l'heure, et avec les principaux : Après avoir parlé de ce qui l'amenait chez moi, je le priai de me dire en un mot quels sont les points débattus entre les deux partis.

Il me satisfit sur l'heure, et me dit qu'il y en avait deux principaux : le 1. touchant le pouvoir prochain ; le 2. touchant la grâce suffisante. Je vous ai éclairci du premier par la précédente : je vous parlerai du second dans celle-ci.

Je sus donc en un mot que leur différend touchant la grâce suffisante, est en ce que les jésuites prétendent qu'il y a une grâce donnée généralement à tous les hommes, soumise de telle sorte au libre arbitre, qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix, sans aucun nouveau secours de Dieu, et sans qu'il manque rien de sa part pour agir effectivement. Et c’est pourquoi ils l'appellent suffisante, parce qu'elle seule suffit pour agir. Et que les jansénistes au contraire veulent qu'il n'y ait aucune grâce actuellement suffisante qui ne soit aussi efficace, c’est-à-dire que toutes celles qui ne déterminent point la volonté à agir effectivement, sont insuffisantes pour agir, parce qu'ils disent qu'on n'agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différend.

Et m'informant après de la doctrine des nouveaux thomistes, Elle est bizarre, me dit-il : ils sont d'accord avec les jésuites d'admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes ; mais ils veulent néanmoins que les hommes n'agissent jamais avec cette seule grâce, et qu'il faille pour les faire agir, que Dieu leur donne une grâce efficace qui détermine réellement leur volonté à l'action, et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que suivant cette doctrine, lui dis-je, cette grâce est suffisante sans l'être. Justement, me dit-il, car si elle suffit, il n'en faut pas davantage pour agir, et si elle ne suffit pas, elle n'est pas suffisante.

Mais, lui dis-je, quelle différence y a-t-il donc entre eux et les jansénistes ? Ils diffèrent, me dit-il, en ce qu'au moins les dominicains ont cela de bon, qu'ils ne laissent pas de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante. J'entends bien, répondis-je, mais ils le disent sans le penser, puisqu'ils ajoutent qu'il faut nécessairement pour agir avoir une grâce efficace, qui n'est pas donnée à tous : et ainsi s'ils sont conformes aux jésuites par un terme qui n'a pas de sens, ils leur sont contraires, et conformes aux jansénistes dans la substance de la chose. Cela est vrai, dit-il : Comment donc, lui dis-je, les jésuites sont-ils unis avec eux, et que ne les combattent-ils aussi bien que les jansénistes, puisqu'ils auront toujours en eux de puissants adversaires, lesquels soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine, les empêcheront d'établir celle qu'ils veulent être seule suffisante ?

Il ne le faut pas, me dit-il : il faut ménager davantage ceux qui sont puissants dans l’Église, les jésuites se contentent d’avoir gagné sur eux qu’ils admettent le nom de grâce suffisante, quoiqu’ils l’entendent en un autre sens. Par là ils ont cette avantage, qu’ils font quand ils veulent, passer leur opinion pour ridicule et insoutenable. Car supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes, il n’y a rien de si facile que d’en conclure, que la grâce efficace n’est pas nécessaire, puisque cette nécessité exclurait la suffisance qu’on suppose. Et il ne servirait de rien de dire qu’on l’entend autrement : car l’intelligence publique de ce terme ne donne de lieu à cette explication. Qui dit suffisant, dit tout ce qui est nécessaire, c’en est le sens propre et naturel. Or si vous aviez la connaissance des choses qui se sont passées autrefois, vous sauriez que les jésuites ont été si éloignés de voir leur doctrine établie, que vous admireriez de la voir en si beau train. Si vous saviez combien les dominicains y ont apporté d’obstacles sous les papes Clément VIII et Paul V, vous ne vous étonneriez pas de voir qu’ils ne se brouillent pas avec eux, et qu’ils consentent qu’ils gardent leur opinion, pourvu que la leur soit libre, et principalement quand les dominicains la favorisent par ces paroles dont ils ont consenti de se servir publiquement.

Ils sont bien satisfaits de leur complaisance : ils n’exigent pas qu’ils nient la nécessité de la grâce efficace : ce serait trop les presser : il ne faut pas tyranniser ses amis : les jésuites ont assez gagné. Car le monde se paye de paroles : peu approfondissent les choses, et ainsi le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés, quoiqu'avec divers sens, il n'y a personne, hors les plus fins théologiens, qui ne pense que la chose que ce mot signifie soit tenue aussi bien par les jacobins que par les jésuites. Et la suite fera voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes.

Je lui avouai que c'étaient d'habile gens : et pour profiter de son avis, je m'en allai droit aux jacobins, où je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand janséniste, car j'en ai de tous les partis, qui demandait quelque autre père que celui que je cherchais. Mais je l'engageai à m'accompagner à force de prières, et demandai un de mes nouveaux thomistes. Il fut ravi de me revoir : Et bien, mon père, lui dis-je, ce n'est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain, par lequel pourtant ils n'agissent en effet jamais, il faut qu'ils aient encore une grâce suffisante, avec laquelle ils agissent aussi peu. N'est-ce pas là l'opinion de votre école ? Oui, dit le bon père : Et je l'ai bien dit ce matin en Sorbonne ; J'y ai parlé toute ma demi-heure, et sans le sable j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court déjà dans Paris ; Il opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre sable, lui répondis-je ? Taille-t-on vos avis à une certaine mesure ? Oui, me dit-il depuis quelques jours. Et vous oblige-t-on de parler demi-heure ? Non. On parle aussi peu qu'on veut. Mais non pas tant que l'on veut, lui dis-je ? O la bonne règle pour les ignorants ; ô l'honnête prétexte pour ceux qui n'ont rien de bon à dire ! Mais enfin, mon père, cette grâce donnée à tous les hommes est suffisante ? Oui, me dit-il. Et néanmoins elle n'a nul effet sans grâce efficace ? Cela est vrai dit-il. Et tous les hommes ont la suffisante, continuai-je, et tous n'ont pas l'efficace ? Il est vrai, dit-il. C’est-à-dire, lui dis-je, que tous ont assez de grâce, et que tous n'en ont pas assez : c’est-à-dire que cette grâce suffit, quoiqu'elle ne suffise pas : C’est-à-dire, qu'elle est suffisante de nom et insuffisante en effet. En bonne foi, mon père, cette doctrine est bien subtile. Avez-vous oublié en quittant le monde, ce que le mot de suffisant y signifie ? Ne vous souvient-il pas qu'il enferme tout ce qui est nécessaire pour agir ? Mais vous n'en avez pas perdu la mémoire : car pour me servir d'une comparaison qui vous sera plus sensible, si l'on ne vous servait à dîner que deux onces de pain et un verre d'eau, seriez-vous content de votre prieur, qui vous dirait que cela serait suffisant pour vous nourrir, sous prétexte qu'avec autre chose qu'il ne vous donnerait pas, vous auriez tout ce qui vous serait nécessaire pour bien dîner ? Comment donc vous laissez-vous aller à dire que tous les hommes ont la grâce suffisante pour agir ; puisque vous confessez qu'il y en a un autre absolument nécessaire pour agir que tous n'ont pas ? Est-ce que cette créance est peu importante, et que vous abandonnez à la liberté des hommes, de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non ? Est-ce une chose indifférente de dire, qu'avec la grâce suffisante on agit en effet ? Comment, dit ce bon homme, indifférente ! C'est une hérésie, c'est une hérésie formelle, la nécessité de la grâce efficace pour agir effectivement est de foi. Il y a hérésie à la nier.

Où en sommes-nous donc, m'écriai-je ! Et quel parti dois-je prendre ? Si je nie la grâce suffisante, je suis janséniste. Si je l'admets comme les jésuites, en sorte que la grâce efficace ne soit pas nécessaire, je serai hérétique, dîtes-vous. Et si je l'admets comme vous en sorte que la grâce efficace soit nécessaire, je pèche contre le sens commun, et je suis extravagant, disent les jésuites. Que dois-je donc faire dans cette nécessité inévitable, d'être, ou extravagant, ou hérétique, ou janséniste ? Et en quel termes sommes-nous réduits, s'il n'y a que les jansénistes qui ne se brouillent ni avec la foi, ni avec la raison, et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de l'erreur ?

Mon ami janséniste prenait ce discours à bon présage ; et me croyait déjà gagné. Il ne me dit rien néanmoins, mais en s'adressant à ce père. Dîtes-moi, je vous prie, mon père, en quoi vous êtes conformes aux jésuites. C'est, dit-il, en ce que les jésuites et nous reconnaissons les grâces suffisantes données à tous. Mais, lui dit-il, il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante : il y a le son qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie qui est réelle et effective. Et ainsi quand vous êtes d'accord avec les jésuites touchant le mot de suffisante, et contraires dans le sens, il est visible que vous êtes contraires touchant la substance de ce terme, et que vous n'êtes d'accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement ? Mais quoi, dit le bon homme, de quoi vous plaignez-vous, puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler ? Car dans nos écoles nous disons ouvertement, que nous l'entendons d'une manière contraire aux jésuites. Je me plains, lui dit mon ami, de ce que, vous ne publiez pas de toutes parts, que vous entendez par grâce suffisante, la grâce qui n'est pas suffisante. Vous êtes obligés en conscience, en changeant ainsi le sens des termes ordinaires de la religion, de dire que quand vous admettez une grâce suffisante dans tous les hommes, vous entendez qu'ils n'ont pas des grâces suffisantes en effet. Tout ce qu'il y a de personnes au monde entendent le mot de suffisant en un même sens, les seuls nouveaux thomistes l'entendent en un autre. Toutes les femmes, qui font la moitié du monde, tous les gens de la Cour, tous les gens de guerre, tous les magistrats, tous les gens de palais, les marchands, les artisans, tout le peuple ; enfin toutes sortes d'hommes, excepté les dominicains, entendent par le mot de suffisant ce qui enferme tout le nécessaire. Personne n'est averti de cette singularité. On dit seulement par toute la terre, que les jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces suffisantes. Que peut-on conclure de là sinon, qu'ils tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir, et principalement en les voyant joints d'intérêt et d'intrigue avec les jésuites qui l'entendent de cette sorte. L'uniformité de vos expressions, jointe à cette union de parti, n'est-elle pas une interprétation manifeste, et une confirmation de l'uniformité de vos sentiments ?

Tous les fidèles demandent aux théologiens, quel est le véritable état de la nature depuis sa corruption. Saint Augustin et ses disciples répondent, qu'elle n'a plus de grâce suffisante, qu'autant qu'il plaît à Dieu de lui en donner. Les jésuites sont venus ensuite, et disent que tous ont des grâces effectivement suffisantes. On consulte les dominicains sur cette contrariété. Que font-ils là dessus ? Ils s'unissent aux jésuites. Ils font par cette union le plus grand nombre. Ils se séparent de ceux qui nient ces grâces suffisantes. Ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut-on penser de là, sinon qu'ils autorisent les jésuites ? Et puis ils ajoutent, que néanmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces qui ne sont pas données à tous.

Voulez-vous voir une peinture de l'Église dans ces différents avis ? Je la considère comme un homme, qui partant de son pays, pour faire un voyage, est rencontré par des voleurs, qui le blessent de plusieurs coups, et le laissent à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé ses plaies les juges mortelles, et lui déclare qu'il n'y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu'il avait encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et insulta contre le premier, qui s'opposait à son avis, et forma le dessein le perdre. Le malade en cet état douteux, apercevant de loin le troisième lui tend les mains, comme à celui qui le devait déterminer. Celui-ci ayant considéré ses blessures, et su l'avis des deux premiers, embrasse le second, s'unit à lui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier, et le chassent honteusement, car ils étaient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu'il est de l'avis du second, et le lui demandant en effet, il lui déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins ressentant sa faiblesse, lui demande à quoi il les jugeait telles ? C'est lui, dit-il ; parce que vous avez encore vos jambes ; Or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais lui dit le malade, ai-je toute la force nécessaire pour m'en servir, car il me semble qu'elles sont inutiles dans ma langueur ? Non certainement, dit le médecin, et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. Et quoi, dit le malade, je n'ai donc pas en moi les forces suffisantes, et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement ? Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc, dit le blessé, d'avis contraire à votre compagnon touchant mon véritable état ? Je vous l'avoue, lui répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade ? Il se plaignit du procédé bizarre, et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blâma de s'être uni au second à qui il était contraire de sentiment, et avec lequel il n’avait qu’une conformité apparente, et d’avoir chassé le premier, auquel il était conforme en effet. Et après avoir fait essai de ses forces, et reconnu par expérience la vérité de sa faiblesse, il les renvoya tous deux : et rappelant le premier se mit entre ses mains ; et suivant son conseil il demanda à Dieu les forces qu'il confessait n'avoir pas ; il en reçu miséricorde, et par son secours arriva heureusement dans sa maison.

Le bon père étonné d'une telle parabole, ne répondait rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : Mais après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites, qu'il est de foi de croire qu'elle est insuffisante en effet ? Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier. Je suis religieux, et en communauté. N'en savez-vous pas peser la différence ? Nous dépendons des supérieurs. Ils dépendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne ? Nous l'entendîmes à demi-mot, et cela nous fit souvenir de son confrère qui a été relégué à Abbeville pour un sujet semblable.

Mais, lui dis-je, pourquoi votre communauté s'est-elle engagée à admettre cette grâce ? C'est un autre discours, me dit-il. Tout ce que je vous puis dire en un mot, est que notre ordre a soutenu autant qu'il a pu la doctrine de saint. Thomas touchant la grâce efficace. Combien s'est-il opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina ? Combien a-t-il travaillé pour l'établissement de la nécessité de la grâce efficace de Jésus-Christ ? Ignorez-vous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V et que la mort prévenant l'un, et quelques affaires d'Italie empêchant l'autre de publier sa bulle, nos armes sont demeurées au Vatican. Mais les jésuites, qui dès le commencement de l'hérésie de Luther et de Calvin s'étaient prévalus du peu de lumière qu'à le peuple pour en discerner l'erreur d'avec la vérité de la doctrine de saint Thomas, avaient en peu de temps répandu partout leur doctrine avec un tel progrès, qu'on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples ; et nous en état d'être décriés comme des calvinistes et traités comme des jansénistes le sont aujourd'hui, si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu au moins apparent d'une suffisante. Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire pour sauver la vérité sans perdre notre crédit, sinon d'admettre le nom de grâce suffisante, en niant néanmoins qu'elle soit telle en effet ? Voilà comment la chose est arrivée.

Il nous dit cela si tristement, qu'il me fit pitié. Mais non pas à mon second, qui lui dit : Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité : si elle n'avait point eu d'autres protecteurs, elle serait périe en des mains si faibles. Vous avez reçu dans l'Église le nom de son ennemi : c'est y avoir reçu l'ennemi même. Les noms sont inséparables des choses : si le mot de grâce suffisante est une fois affermi, vous aurez beau dire que vous entendez par là une grâce qui est insuffisante, vous n'y serez point écoutés : Votre explication serait odieuse dans le monde : on y parle plus sincèrement des choses moins importantes : les jésuites triompheront : ce sera leur grâce suffisante en effet, et non pas la vôtre qui ne l'est que de nom qui passera pour établie ; et on fera une article de foi du contraire de votre créance.

Nous souffririons tous le martyre, lui dit le père, plutôt que de consentir à l'établissement de la grâce suffisante au sens des jésuites. Saint Thomas, que nous jurons de suivre jusqu'à la mort, y étant directement contraire. À quoi mon ami plus sérieux que moi, lui dit : Allez, mon père, votre ordre a reçu un honneur qu'il ménage mal. Il abandonne cette grâce qui lui avait été confiée, et qui n'a jamais été abandonnée depuis la création du monde. Cette grâce victorieuse qui a été attendue par les patriarches, prédire par les prophètes, apportée par Jésus-Christ, prêchée par saint Paul, expliquée par saint Augustin le plus grand des pères, maintenue par ceux qui l'ont suivi, confirmée par saint Bernard le dernier des pères, soutenue par saint Thomas l'Ange de l'école, transmise de lui à votre ordre, appuyée par tant de vos pères, et si glorieusement défendue par vos religieux sous les papes Clément et Paul. Cette grâce efficace, qui avait été mise comme en dépôt entre vos mains, pour avoir dans un saint ordre à jamais durable, des prédicateurs qui la publiassent au monde jusques à la fin des temps, se trouve comme délaissée par des intérêts si indignes. Il est temps que d'autres mains s'arment pour sa querelle. Il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au Docteur de la grâce, qui ignorant les engagements du siècle servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n'avoir plus les dominicains pour défenseurs ; mais elle ne manquera jamais de défenseurs ; car elle les forme elle-même par sa force toute puissante. Elle demande des cœurs purs et dégagés, et elle-même les purifie, et les dégage des intérêts du monde incompatibles avec les vérités de l'Évangile. Prévenez ces menaces, mon père, et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place, et qu'il ne vous laisse dans les ténèbres, et sans couronne.

Il en eût bien dit davantage ; car il s'échauffait de plus en plus. Mais je l'interrompis : et dis en me levant : En vérité, mon père, si j'avais du crédit en France, je ferais publier à son de rompe, ON FAIT À SAVOIR que quand les jacobins disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent, que tous n'ont pas la grâce qui suffit effectivement. Après quoi vous le diriez tant qu'il vous plairait, mais non pas autrement. Ainsi finit notre visite.

Vous voyez donc par là, que c'est ici une suffisante politique pareille au pouvoir prochain. Cependant je vous dirai qu'il me semble, qu'on peut sans péril douter du pouvoir prochain, et de cette grâce suffisante, pourvu qu'on ne soit pas jacobin.

En fermant ma lettre, je viens d'apprendre que la censure est faite, mais comme je ne sais pas encore en quels termes, et qu'elle ne sera publiée que le 15 Février, je ne vous en parlerai que par le premier ordinaire. Je suis, etc.