P1 : Notes Wendrock

Note première sur la

première Lettre.

En quel sens Montalte rejette le terme

de pouvoir prochain.

 

 

Il est constant que les termes de pouvoir prochain, ou de puissance prochaine sont très équivoques. Les thomistes, quand ils parlent de la grâce, entendent par ces termes une certaine vertu intérieure qui ne produit jamais l'action, si elle n'est aidée d'un secours efficace de Dieu. Les molinistes au contraire entendent un pouvoir qui renferme tout ce qui est nécessaire pour agir. Alvarez distingue avec soin ces deux sens, et s'attachant à celui des thomistes, il rejette celui des molinistes ; et soutient que sans la grâce efficace il ne peut y avoir de pouvoir prochain, en ce dernier sens.

Mais parce que le sens des molinistes est plus naturel et plus conforme à la notion commune de pouvoir, M. Arnauld avait dit simplement dans sa lettre ; Que la grâce sans laquelle nous ne pouvons vaincre les tentations, avait manqué à saint Pierre ; ce qu'il entendait du pouvoir prochain, comme il l'a protesté lui-même. Cependant ses ennemis formèrent le dessein de condamner cette proposition. Mais se voyant divisés en deux partis, les uns voulant passer pour thomistes, et les autres se déclarant ouvertement pour Molina, ils eurent peur que cette division ne fut un obstacle au dessein qu'ils avaient d'opprimer M. Arnauld. C'est pourquoi ils feignirent pour un temps une union qui ne consistait qu'en des mots équivoques qu'on expliquait point, et que chacun interprétait différemment. Ils choisirent les termes de pouvoir prochain. Tous s'en servaient également, mais un parti les endentait dans un sens, et l'autre dans un autre.

C'est ce malicieux artifice, et non le pouvoir prochain en lui-même, que notre auteur également éloquent et enjoué tourne en ridicule, sans s'écarter dans ses railleries de l'exactitude qu'on doit garder quand on traite des matières théologiques. Il dépeint toute cette fourberie avec les couleurs les plus agréables, mais sans rien outrer. Il soutient qu'on ne doit point regarder, comme des termes consacrés, pour exprimer la foi, ni exiger de personne de recevoir avec un respect religieux, des mots nouveaux et barbares, qui ne sont établis par aucun endroit de l'Écriture, des conciles, ou des Pères. Mais il est bien éloigné de vouloir condamner quelques théologiens célèbres qui s'en sont quelquefois servi dans un bon sens, c’est-à-dire, dans le sens des thomistes, et avec les précautions nécessaires. Car ils n'auraient pas voulu en user indifféremment en toutes rencontres, et en parlant même au peuple. Ils n'ont jamais obligé personne à s'en servir. Et ils ont eu soin, lorsqu'ils s'en sont servi, d'en rejeter le venin, c’est-à-dire, le sens des molinistes, comme fait Alvarez dans l'endroit que j'ai cité, au lieu que ceux que Montalte condamne, faisaient tout le contraire.

Au reste comme ce pouvoir prochain, n'était qu'un jeu inventé pour faire hâter la censure, elle ne fut pas plutôt faite qu'on n'en parla plus : et peu de temps après la Sorbonne vit soutenir publiquement chez les pères de l'Oratoire le 13 Juin 1656 en présence et avec l'applaudissement du clergé de France, qu'on peut dire dans un sens véritable que sans la grâce efficace il n'y a point de pouvoir prochain : Cependant la censure subsiste, parce que les auteurs de cette brouillerie ont toujours la même autorité dans la Sorbonne ; et que la faveur du p. Annat qui est la source de cette tempête, est toujours la même. Lorsque tout cela ne sera plus, la censure tombera, et peut-être que la mémoire n'en sera conservée que dans les écrits de Montalte, qui ne périront jamais.