P6 : Notes Wendrock

Note II

Sentiment de Bauny touchant les domestiques qui volent leurs maîtres sous prétexte d’une

compensation secrète, condamné par les Facultés de Paris et de Louvain.

 

Il suffit d’opposer le jugement des deux célèbres Facultés de Paris et de Louvain à la douzième imposture dans laquelle les Jésuites soutiennent ouvertement l’opinion de Bauny qui permet le larcin aux domestiques.

La censure que la première de ces Facultés fit contre Bauny en 1641 et qui rapporte sa proposition avec toutes les restrictions qu’il y a mise, est conçue en ces termes : proposition de Bauny p. 213. Si les valets qui se plaignent de leurs gages, les peuvent d’eux-mêmes croire en se garnissant les mains d’autant de bien appartenant à leurs maîtres, comme ils s’imaginent en être nécessaire pour égaler lesdites gages à leurs peines ? Ils le peuvent en quelques rencontres etc. Censure cette doctrine est périlleuse en y ajoutant même les restrictions, et ouvre la porte aux larcins domestiques.

La censure de Louvain ne nomme point Bauny IX. proposition. Les serviteurs et les servantes peuvent dérober en cachette à leurs maîtres et à leurs maîtresses pour se récompenser de leurs peines en jugeant qu’elles méritent plus de salaire qu’ils n’en reçoivent. Censure. Cette proposition est fausse, poussant au larcin les hommes qui d’eux-mêmes sont naturellement portés au mal, et n’étant propre qu’à troubler la paix des familles particulièrement en ce qu’elle laisse aux serviteurs et aux servantes la liberté de juger de la récompense qui leur est due.

Mais l’apologiste des jésuites prétend que cette opinion de Bauny est appuyée sur l’autorité des Pères. Il est vrai qu’il le prétend, mais les jésuites ne sont pas heureux la première fois qu’ils se servent de l’autorité des Pères. Tous les passages qu’ils citent n’ont aucun rapport avec leur opinion. Car à quoi sert ce qu’ils allèguent de Tertullien qui excuse les Israélites qui dépouillèrent les Égyptiens ? Comme s’il n’y avait pas une différence infinie entre cet exemple et la compensation que Bauny permet aux serviteurs ? Les Israélites avaient droit sur les biens des Égyptiens à cause de l’oppression qu’ils en avaient soufferte, et de plus ils en étaient devenus les maîtres par le commandement que Dieu leur avait fait de les enlever ; au lieu que les serviteurs n’ont point de droit sur les biens de leur maître, quand il leur donne ce qu’il leur a promis, et Dieu ne leur en a point accordé la possession comme il avait fait aux Israélites.

On peut dire la même chose de Jacob qui est le second exemple dont se sert l’apologiste. Il ne prit point ce qui ne lui était pas dû, mais il empêcha seulement par un artifice innocent que son beau-père ne lui enlevât par la convention qu’ils avaient faite ensemble. Nous ne pouvons mieux apprendre que de ce patriarche même, combien il était éloigné de faire aucun tort à son beau-père. Il ne peut pas même souffrir qu’on le soupçonne d’infidélité ? Qu’avais-je fait, lui dit-il, et en quoi vous avais-je offensé pour courir ainsi après moi avec tant de chaleur, et pour renverser et fouiller tout ce qui est à moi ? Qu’avez-vous trouvé ici de toutes les choses qui étaient dans votre maison ?

Mais en voilà assez sur ce point sur lequel il vaut mieux renvoyer les jésuites au Parlement de Paris, que de se fatiguer à disputer d’une chose très certaine.

 

Note III

Chicane ridicule des jésuites sur le terme d’assassin.

 

L’apologiste des jésuites fait ici parade d’une science profonde sur la même de l’assassinat, et il fait un grand crime à Montalte de ce qu’il comprend sous le terme d’assassins, tous ceux qui tuent dans une embûche ou par trahison. Je pourrais négliger cette ridicule chicane, et laisser aux jésuites, la gloire d’être plus habiles que Montalte sur le chapitre des assassins. Mais ayant dessein de justifier sa fidélité contre toutes leurs accusations, je ne puis me dispenser d’examiner ici les reproches que lui fait l’apologiste.

Premièrement il nie que ces paroles : Tous ceux qui tuent un homme en trahison ne doivent pas encourir la peine de la bulle de Grégoire XIV se trouvent dans le père Escobar à la page 660 que cite son accusateur. Le pauvre homme qui n’a pas compris que Montalte ne rapporte pas en cet endroit les paroles, mais seulement le précis de la décision d’Escobar, laquelle il transcrit de mot à mot deux lignes après.

Mais, continue l’apologiste, le janséniste abuse du passage du père Escobar, et il montre par là le peu de connaissance qu’il a dans le monde : Car il confond ceux qui tuent en trahison avec les assassins qui tuent pour de l’argent. Et toutefois ce sont deux choses différentes comme le genre et l’espèce… Car tous ceux qui tuent en trahison ne sont pas compris sous le nom d’assassins… On appelle tuer en trahison, dit fort bien le père Escobar, quand on tue un homme qui n’a point de sujet de s’en défier… Et on appelle assassin celui qu’on corrompt par argent pour tuer un homme dans une embûche, lorsqu’il ne s’en garde pas… Ainsi le mot d’assassins signifie toujours ceux qui reçoivent de l’argent pour tuer un homme à la prière d’un autre.

Voilà donc tout le crime de Montalte d’avoir cru que tuer en trahison, soit qu’on reçut, ou qu’on ne reçut pas de l’argent pour cela, et être assassin, était la même chose. Mais pourquoi ne l’aurait-il pas cru, puis qu’il n’avait pas encore appris de son jésuite ce que c’est, selon les casuistes, que de tuer un homme en trahison ? Car il ne l’apprit que dans la suite de l’entretien qu’il eut avec lui, et qui est rapporté dans la septième lettre. Il pouvait donc prendre alors les termes d’assassins, et de tuer en trahison pour la même chose : pourvu que ce fut en effet la même chose, selon l’usage ordinaire de la langue française dans laquelle il écrivait. Or on ne peut nier que dans l’usage de cette langue on ne confonde ces deux termes, et qu’on ne dise indifféremment assassiner un homme ou le tuer en trahison. Ainsi Montalte ne voulant pas encore expliquer les différentes idées que les casuistes ont attachées sans raison à ces deux termes, il pouvait les prendre dans le sens qu’on leur donnait communément.

Mais au moins, poursuit l’apologiste, la mauvaise foi du janséniste est-elle visible, puisqu’il fait dire au père d’Escobar que tous ceux qui tuent en trahison, ne doivent pas encourir la peine de la bulle de Grégoire XIV quoi qu’Escobar dise tout le contraire page 660. Il est vrai qu’il le dit ; mais il le dit en parlant le langage du reste des hommes. Il est vrai qu’il soumet aux peines de la bulle ceux qui tuent en trahison, mais il en exempte en même temps ceux qui tuent leur ennemi en le surprenant dans une embûche ou en le frappant par derrière. Il est vrai qu’il soumet les assassins à ces mêmes peines, mais il en exempta au même endroit ceux qui tuent un homme, lorsqu’il ne s’en garde pas, pourvu qu’ils n’en reçoivent aucun prix, et qu’ils le tuent seulement pour faire plaisir à leur ami. Or on a appelle dans le langage ordinaire ceux qui tuent ainsi avec avantage, assassins et gens qui tuent en trahison. Donc Montalte qui parlait selon le langage ordinaire a pu dire qu’Escobar exempte par la fausse interprétation d’un terme, les assassins et ceux qui tuent en trahison, des peines de la bulle de Grégoire XIV.

Mais l’apologiste prétend que l’interprétation que le P. d’Escobar apporte du mot d’assassin, est l’interprétation commune des théologiens et des canonistes, qui expliquent comme lui la constitution du pape Grégoire XIV contre les assassins, et ceux qui tuent en trahison. C’est ce qu’il tâche de prouver par l’autorité de Bonacina, et il parait en effet par le passage qu’il cite que cet auteur est du sentiment d’Escobar sur l’interprétation du terme d’assassin.

Je ne m’arrêterai point ici à examiner quel est véritablement le sentiment de Bonacina. C’est un pauvre homme, et dont on ne doit pas conter l’autorité pour beaucoup, pour n’en rien dire de plus fort. Ce que je soutiens ici, c’est qu’on ne doit pas expliquer les constitutions des papes selon les vaines interprétations de ces sortes de gens. Il est évident que le pape Grégoire XIV a voulu établir par celle dont il s’agit ici, la même chose que Dieu avait ordonnée dans la loi de Moïse par ces paroles : Si un homme tue son prochain avec un dessein formé, et en ayant recherché l’occasion, vous l’arracherez de mon autel même pour le faire mourir. Or il est certain que cette loi comprend non seulement tous ceux qui tuent pour de l’argent, mais aussi tous ceux qui tuent de dessein prémédité et de guet-apens. Et ce fut par cette loi que Salomon fit tuer Joab dans le temple même, parce qu’il avait tué en trahison Amasias et Abner. N’est-il donc pas plus vraisemblable que le pape a eu en vue une loi si expresse plutôt que les misérables subtilités de je ne sais quels canonistes, qui n’ont point d’autre but que de rendre inutiles les lois les plus justes.

Je veux que leur interprétation soit communément reçue parmi eux, elle n’en est pas moins contraire pour cela au sens que le commun du monde donne au terme d’assassin, et à l’usage ordinaire qu’il a dans la langue française. Usage que M. Ménage a suivi dans ses Origines, ou sans faire aucune mention d’argent reçu ou promis, il interprète ainsi ce mot : En France et en Italie on appelle assassins ceux qui tuent de sens froid.

On pouvait maintenant ajouter à M. Ménage le Dictionnaire de l’Académie Française, et celui de M. Furetière qui interprètent comme lui le mot d’assassin.

Assassin meurtrir de guet-apens, soit en trahison, soit avec avantage Diction. de l’Académ.

Assassin homme qui tue un autre avec avantage, soit par le nombre de gens qui l’accompagnent, soit par l’inégalité des armes, soit par la situation du lieu ou en trahison. On appelle aussi assassin les gens qui se louent pour aller tuer quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, et pour venger la querelle d’autrui. Diction de Furet.