Pierre Nicole (Chartres, 13 octobre 1625 - Paris, 16 novembre 1695)

pi_ni.jpgVoir la notice du Dictionnaire de Port-Royal. Né à Chartres le 13 octobre 1625, fils d’un avocat, Pierre Nicole présentait « un extérieur fort agréable. Il avait le visage beau, les yeux bleus et vifs, le ton de la voix était sonore, l’élocution noble ». E. Renaudot le présente ainsi : « On peut dire de lui sans flatterie qu’il avait naturellement l’esprit excellent, un savoir fort étendu, beaucoup de justesse et de délicatesse et un grand jugement. Ces qualités ne l’empêchaient pas d’avoir une simplicité qui allait jusqu’à l’excès, en sorte qu’il n’a jamais eu d’attachement à ses propres pensées, étant toujours prêt à céder aux avis de ses amis et à corriger ou à supprimer ses ouvrages selon qu’ils lui conseillaient [sic] […]. Il aimait naturellement la compagnie, et ainsi il se laissait distraire volontiers pour recevoir des visites. » Nicole suit à la Faculté de théologie de Paris le cours du moliniste Le Moyne et de l’augustinien Sainte-Beuve (1644-1649). Lorsqu’en 1649 Nicolas Cornet fait condamner les cinq propositions, il interrompt ses études et n’ira pas au-delà du grade de bachelier en théologie. Il refusera toujours de recevoir les ordres. C’est à cette époque qu’il se lie avec les premiers Messieurs. Vers 1654, Nicole devient le secrétaire puis le collaborateur d’Antoine Arnauld ; les deux hommes travaillent en liaison étroite jusqu’en 1668. Nicole collabore ou publie lui-même de nombreux écrits pour la défense de la grâce efficace, qui se répartissent en deux grandes périodes, en 1654-1655 et de 1657 à 1659. Il participe à la défense d’Arnauld exclu de la Faculté de théologie et, en 1656-1657, à la rédaction des Provinciales, qu’il traduit peu après en latin et publie sous le pseudonyme de Guillaume Wendrock (1658). Il contribue, avec Arnauld et Lalane, à la défense de la doctrine port-royaliste de la grâce par l’adoption des positions néo-thomistes (la XVIIIeProvinciale est proche, sur le plan théologique, des Disquisitions de Paul Irénée de Nicole), qui lui sont reprochées par les partisans de thèses plus strictement augustiniennes. Le conflit ressurgira après 1674 et en 1690, sur le sujet de la grâce générale. Dans les années 1658-1659, Nicole participe aussi aux conflits qui opposent Port-Royal à la Compagnie du Saint-Sacrement et à des spirituels et mystiques souvent proches des jésuites. L’Apologie pour les religieuses et les Visionnaires (1665-1666) dénoncent, chez des auteurs spirituels comme Desmarets de Saint-Sorlin, des « spiritualités déréglées ».

            Nicole accorde dans son œuvre une place importante aux spéculations profanes. Vers 1658-1659, il participe à la rédaction de textes d’esthétique (Epigrammatum Delectus). Le Traité de la Comédie paraît en 1667. Il a longtemps aimé les entreprises pratiques : l’affaire de l’île de Noordstrandt est en partie son œuvre ; il a participé aux travaux des «pascalins», comme l’assèchement des marais poitevins, la canalisation de la Seine, et même les carrosses à cinq sols où il prend une participation.

            De mai 1661 à 1662, Nicole revient à la défense de Port-Royal attaqué sur la question de la signature des formulaires. C’est aussi l’époque où il participe à la rédaction de la Logique (1662). Mais surtout dans les années 1664-1673 il se consacre à la défense de l’Eucharistie : en 1664 la petite Perpétuité de la foi catholique s’amplifie avec l’aide d’Antoine Arnauld et paraît de 1669 à 1673 dans les trois gros in-quarto de la “grande” Perpétuité de la foi de l’Église catholique touchant l’Eucharistie. Dans ces mêmes années (1664-1665), il participe à la traduction du Nouveau Testament dit « de  Mons », qui ne sera édité qu’en 1667. Nicole collabore aussi à la révision des Pensées  de Pascal avant leur publication. Dans les années 1669-1679 paraissent des œuvres majeures : les trois volumes de la grande Perpétuité, et de 1669 à 1674 les quatre premiers volumes des Essais de morale, suivis, dans la dernière partie de la vie de Nicole, d’une Continuation composée à la fois d’autres petits traités et d’études des épîtres et des évangiles. Dans ces Essais, Nicole propose une anthropologie qui reconnaît des pouvoirs propres à l’homme et des « moyens ordinaires » dans le champ de la dévotion, ainsi que des devoirs qui sont ceux d’un « chrétien intérieur » exerçant sa raison, sa connaissance de soi. Dans le monde, le chrétien témoigne d’une « civilité chrétienne » qui le rapproche de l’honnête homme ; mais à la différence de ce qui se passe chez les classiques déjà en marche vers les formes multiples de la laïcisation, cet honnête homme qui se sent «coopérateur de Dieu» met toujours au premier plan les exigences de la religion.

En 1679, année de la rupture de la Paix de l’Église, commence alors une période de plusieurs années au cours desquelles Nicole mène une vie d’errance hors de France, d’abord à Bruxelles et aux Pays-Bas, toujours suspect, sans cesse surveillé par la police royale (septembre 1679-février 1680). Lorsqu’éclatent les conflits du printemps 1679, loin de se joindre à Arnauld qui entend reprendre la lutte, Nicole choisit alors de ne pas se joindre à son ami ; cette décision lui sera amèrement reprochée par des amis confortablement restés à Paris, et pèsera lourdement sur ses dernières années. Il finit par obtenir de l’archevêque une autorisation peu glorieuse de retour en France, sous le regard incompréhensif et hostile de la plupart des membres du mouvement port-royaliste. Dans ses dernières années Nicole connaît une « vieillesse conteuse » (J. Mesnard) qui fait de lui un des premiers historiens de Port-Royal. Un an après Antoine Arnauld, il meurt au soir du 16 novembre 1695, âgé de 70 ans.

            Depuis quelques années, Nicole refait surface : Laurent Thirouin a publié une partie de ses Essais de morale, Presses Universitaires de France, Paris, 1999, ainsi que son Traité de la comédie, sous le titre Traité de la comédie et autres pièces d’un procès du théâtre, Champion, Paris, 1998. Béatrice Guion a aussi publié son grand texte esthétique, sous le titre La vraie beauté et son fantôme, chez Champion. Quelques ouvrages permettent de connaître l’essentiel sur les conceptions religieuses, philosophiques, morales et esthétiques de Nicole.

Vie de  M. Nicole,  in NICOLE, Essais, XIV, Liège, 1767.

GUION Béatrice, Pierre Nicole moraliste, Paris, Champion, 2002.

Voir le recueil Pierre Nicole (1625-1695), Chroniques de Port-Royal, n° 45, 1996, notamment MESNARD Jean, “Pierre Nicole ou le janséniste malgré lui”, Chroniques de Port-Royal, p.229-258.

Sur la part prise par Nicole dans la campagne des Provinciales, voir DESCOTES Dominique, “Nicole commentateur des Provinciales”, Chroniques de Port-Royal, n° 45, 1996, p. 101-116 ; GUION Béatrice, “Nicole, lecteur de Pascal”, in Le rayonnement de Port-Royal, p. 369-398.